INIULIK

Vagues et lames


Extrait du journal de voyage 2006 : Adolfbukta près du Nordenskjöldbreen à Brucebyen, dimanche 2 juillet, nuageux, sans vent. 4°.


Voyant que le calme plat venait de s’installer depuis une heure déjà sans que cela ne change, je me retrouvais 15 minutes plus tard à pagayer sous un ciel plombé, mais sur une extraordinaire mer d’huile. Au passage des grandes pierres arrondies affleurant la surface, j’ai tenté d’approcher un phoque annelé couché sur l’une d’elles, juste sur la surface de l’eau. Il n’était pas d’humeur à sympathiser, puisqu’il plongea bien avant mon arrivée. Sans insister, je me suis dirigé vers la rive gauche de la langue glacière.

Comme la veille, le spectacle fascinant de la bouche béante du Nordenskjöldbreen animée des vols incessants de sternes et de mouettes, m’a retenu une bonne heure, mais toujours pas de phoques au rendez-vous. J’ai ensuite contourné l’avancée rocheuse centrale pour découvrir la rive droite de ce glacier au front long d’environ deux kilomètres.

Les deux extrémités de ce côté-ci ont la particularité de reposer sur le rocher en surplombant la mer. Au centre, c’est un cataclysme ininterrompu. Le glacier s’offre à la mer et des pans entiers sont régulièrement désintégrés avant de disparaître en glaçons d’apéritif. J’avance doucement vers ce champ de bataille. Il m’est impossible de résister à la forte attraction qu’exercent ces lieux magiques s’approchant respectueusement.

Sur ma droite, les fissures, les cassures et les crevasses savamment découpées dans ce mur de trente mètres, sont simplement parfaites. En dessous scintillent des grottes aux lueurs bleutées, sculptées dans la profondeur de ces cathédrales arctiques. Parmi les nombreux éclats de tonnerre, une violente explosion retentit vers ma gauche et lentement, irrémédiablement, un bloc de 30 mètres sur 30, d’une épaisseur sans doute de plus de 10 mètres se détache des séracs voisins et bascule doucement vers l’avant, en sombrant dans les profondeurs noir es et glacées. La mer se déchire dans un tumulte assourdissant et donne vie à une vague qui semble tout retourner aux environs immédiats, avant de donner l’impression que tout est déjà terminé.

D’un coup, mon kayak se soulève et le vacarme des vagues qui se brisent sur les rochers voisins me stupéfait. C’est l’ensemble de la baie qui répond à l’écroulement massif des séracs. À une cinquantaine de mètres, des écueils proches de la surface créent d’étonnantes ondes qui se brisent violemment. Elles se développent en lames toujours plus menaçantes, de vrais rouleaux glissent maintenant bruyamment dans ce secteur. Le spectacle me fascine, mais il a un goût amer, mon kayak est constamment bousculé par le mouvement que cet effondrement a déclenché. Je m’éloigne rapidement où tout est calme et traverse un champ de glaçons pétillants.

Les pétrels se jouent des vagues ou se reposent en petits groupes, les sternes arctiques plongent puis émergent aussitôt un fretin de morue au bec et les eiders s’enfuient avec leurs petits pédalant sur les flots.

Je me laisse doucement emporter par le faible courant de marée descendante pour une nouvelle visite aux phoques annelés, confortablement installés loin de la côte, sur leurs cailloux douillets.

Cette fois, ma présence fait sensation et trois petites frimousses effrontées aux moustaches perlées de gouttelettes d’eau s’approchent à portée de mains. Leurs grands yeux ronds regardent sans détour droit dans les miens. Le froid et les soucis s’envolent pour profiter pleinement de cette rencontre amusante. Ils me prennent comme compagnon de jeu et s’aventurent jusqu’à toucher mon kayak. Pendant plus d’une heure, j’essaie d’anticiper leurs réactions en observant les ondulations en surface et leur façon de respirer, en deux fois successivement et rapidement, juste avant de plonger. Si près, les détails de leur face sont d’une grande précision. Ils sont si drôles, si doux, mais il suffit d’un mouvement pour que dans un élan précipité, ils disparaissent quelques minutes avant de réapparaître de préférence hors de portée de mes yeux, juste derrière moi.

Ils ont nagé à ma hauteur, me regardant attentivement. J’ai eu la tentation de toucher l’un deux. J’ai alors tendu ma main vers sa bobine ronde, à moins d’un mètre. Il a hésité, avant de s’immerger doucement sans me quitter de ses admirables yeux noirs.

J’ai commencé à grelotter et tous ont disparu pour me laisser rentrer.

KASIMMAVIK

Meeting place


Extrait du journal de voyage 2006 : Ymerbukta au pied de l’Esmarkbreen, lundi 19 juin, vents changeants, pluie fine et éclaircies. 1°C.


Peut-être est-ce l’endroit et le moment idéal pour écrire cette histoire, sur place, au cœur de l’ambiance arctique, mes doigts engourdis tenant la plume bleue, un peu tremblante il faut le dire, sur la page blanche. Comme Kapvik et Napaktak, j’ai reçu ce privilège de croiser le regard de NANUK, le Roi de l’Arctique.

Il n’est que 21 heures 30. Un peu trempé, je suis forcé de rester hors de ma tente, attentif à tout ce qui bouge aux alentours. Depuis quelques heures, dans cette moraine qui m'entoure, chaque bloc de pierre claire devient suspect, même les spots de neige paraissent se déplacer au loin.

La dernière fois que j’ai aperçu NANUK, il nageait en faisant la planche, ses épaisses pattes hors de l’eau. Dix minutes plus tard, il était là ! Arrivant de face, il grimpait en force l’étroit passage gorgé d’eau au creux des reliefs menant à la plage. Il m’a semblé immense. Je fus frappé par la puissance des muscles dessinés sur ses épaules et ses membres antérieurs. Sous mon campement, vers une mare, il se frotta longuement le dos sur la glace brisée et secoua son épaisse fourrure laiteuse dans un brouillard de folles gouttelettes.

Là, d’un seul coup, mon cœur accélère. NANUK se lance d’un pas décidé. Il vient droit sur moi à distance d’un jet de pierres. Je me souviens juste avoir pensé que ce contact imaginé tant de fois allait avoir lieu dans les cinq secondes. Mon regard a trouvé le sien, ce fut notre échange, le cadeau d’AAPIYAGA, "mon grand frère" comme l’appellent les Inuits. J’étais alors sur le point de manifester bruyamment ma présence par une première fusée détonante lâchée en l’air, lorsque NANUK changea subitement de cap. En souplesse, il gravit une légère côte, sans vraiment s’éloigner pour autant. J’ai fait une vingtaine de photos, presque instinctivement, et l’ours blanc s’est éclipsé derrière les pierriers, en direction de mon dépôt de nourriture.

C’était lundi soir à 19 heures. Après cette bouleversante rencontre, j’ai attendu plus d’une heure sur un caillou détrempé avant de doucement m’approcher du sommet de la moraine, deux cents mètres derrière mon bivouac. Je devais savoir si le plus grand carnivore terrestre prévoyait une visite plus tardive ou si simplement, AAPIYAGA passait par là, satisfaire sa curiosité et la mienne. Je ne l’ai pas revu, ni au loin non plus, ce qui m’aurait pourtant rassuré.

Il est 22 heures, il n’est pas revenu, pas encore, attente.

NANUK était apparu avec la belle éclaircie de la mi-journée, se balançant légèrement devant le front de glace de l’Esmarkbreen. Ses pas paisibles marquaient profondément la neige mouillée, son ombre mélancolique planait sur l’épaisse congère surplombant de quelques mètres le fjord. A peine caché par les reliefs, il s’est dirigé vers la lagune. Je l’ai vu occupé plus de trois heures à se frotter sur des plaques de glace et les casser de ses membres antérieurs en sautant vigoureusement dessus. Il s’étirait langoureusement dévoilant toute sa grandeur puis se roulait sur le dos, se grattait ou se nettoyait les pattes. Par hasard, il épouvanta terriblement quelques rennes surpris dans leur quête de lichens. NANUK s’en est allé comme il est venu, sans bruit, en empruntant le névé longeant le rivage et une bande de galets.

Vers 16 heures il disparut, attente.

Le temps de respirer profondément et je fus alerté par une animation nouvelle troublant l’eau somnolente d’Ymerbukta. Pas vraiment décidé à changer d’air, mon ours polaire faisait la planche, des galipettes et plongeait. Il s’est également pris d’affection pour une glace dérivante jusqu’à la désintégrer complètement sous le poids de ses câlins. Néanmoins, il prenait de la distance. Subitement, en plein fjord, il s’est confronté violemment à un animal lui tournant autour. Ses apparitions étant très brèves et turbulentes, le mystère règne encore sur l’identité de l’agitateur, qui n’a montré que son dos noir longiligne roulant à la surface. Plus de deux heures s’écoulèrent ainsi et NANUK quitta mon champ de vision peu avant 19 heures, attente.

C’est à ce moment qu’il surgit de la moraine, blanc cassé sur fond bleu évanescent, à cinquante mètres, la fourrure dégoulinante, sa seule respiration rauque emplissant déjà l’espace tout entier.